FÉCAMP-FESTIF - Les GRANDS ÉVÉNEMENTS
Gravure source Journal de Rouen du 25 juillet 1904 - Archives départementales JPL_3_227
Page créée le 30 mars 2017


     À une heure et demie, a lieu à la mairie la présentation au ministre du conseil municipal, des autorités et fonctionnaires. Dans la grande salle des mariages, en effet, tous les corps constitués sont massés, et M. Duglé, maire, tour à tour présente à M. Doumergue : son Conseil municipal, la Chambre de commerce, dont le président, M Lemettais, félicite le ministre d’avoir sacrifié un jour de repos pour visiter Fécamp. Ce à quoi M. Doumergue répond : « Qu’il n’y a pas de jour de repos pour un ministre, et qu’il est très heureux, au contraire, d’être venu dans une ville si parfaite au point de vue politique. » Le bout de l’oreille perce.
 

     Les consuls étrangers, le conseil des prud’hommes sont présentés ensuite au ministre. Au curé doyen qui lui parle des relations cordiales qu’il entretient avec la municipalité, M. Doumergue – toujours souriant – dit que c’est « le plus grand désir du gouvernement de voir l’union et la paix régner entre tous les citoyens, quelle que soit leur confession. »
Comme M. Diéterle – le peintre bien connu – maire de Criquebeuf, et doyen des maires du canton lui présente ses collègues, en l’assurant de leur dévouement à la République qu’il confond avec la liberté ». Vous avez raison, reprend le ministre, et le gouvernement dont nous jouissons ( ?) a tâche de donner la plus grande liberté à tous les citoyens.

 

      M. Doumergue, certainement, ne pouvait dire le contraire, mais les exemples d’arbitraire que le gouvernement « dont nous jouissons » donne chaque jour, sont là pour témoigner de ce qu’est la liberté sous le régime des radicaux-socialistes !

     Les délégations cantonales, la commission administrative de la Caisse d’Epargne, les fonctionnaires du gouvernement, les instituteurs et institutrices, les sociétés fraternelles et de secours mutuels, sont ensuite présentées à M. Doumergue. 
Quand le ministre arrive devant la délégation des anciens combattants, on lui présente un vieux soldat des campagnes d’Algérie, « le père Hebert » âgé aujourd’hui de quatre-vingt-trois ans. M. Doumergue lui serre chaleureusement la main et le félicite de sa verte vieillesse.


      Avec le Syndicat des armateurs de la grande pêche, M. Doumergue entend encore parler de Terre-Neuve. Là aussi M. Chancerel demande au gouvernement de prendre en main les intérêts des armateurs de Fécamp si légitimement alarmés. M. Doumergue fait à M. Chancerel la réponse qu’il fit tantôt à M. Bellet, président de la Chambre de commerce : 

    - “Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, dans toute affaire de ce genre, il est des heures difficiles. Par des conventions mutuelles, nous arriverons, nous l’espérons, à aplanir toutes les difficultés. L’intérêt des marins est l’intérêt national, le gouvernement aura à cœur de ne pas le sacrifier.”  

    - “Nous y comptons, M. le ministre, nous y comptons bien”, reprend M. Chancerel.

     Le syndicat des liquides est présenté par M. Lemettais, son président. Comme ce dernier lui demande s’il peut parler liquides au représentant d’un département du midi : « mais mon cher monsieur, reprend M. Doumergue, ne m’avez-vous pas appris tantôt qu’en mélangeant du cidre avec du vin, on obtient une bonne boisson ? le Midi vous le voyez, peut s’entendre avec le Nord ! ». Cette petite répartie du ministre amuse et c’est sur cette note gaie qu’on en termine avec les présentations officielles


      Avant de quitter la mairie, M. Doumergue attache à des boutonnières fortunées les décorations traditionnelles. Grâce au petit canif du ministre, elles s’ouvrent toutes seules et font officiers d’Académie : MM. Camille Dubosc, conseiller municipal ; Leleu, conducteur des ponts et chaussées ; Pesquet, maire de Gonneville-la-Mallet. Le petit ruban vert du Mérite agricole est donné à MM. Merrienne, conseiller municipal ; Paturel, président du Syndicat des charbons ; Basile, maire de Saint-Léonard, et Lecompte, maire des Loges.

     Aux vieux serviteurs dont les noms suivent, la médaille d’honneur du travail est décernée. Ce sont : MM. Auguste Guerrand, de la maison Lecavelier ; Louis Charbonnier, de la maison Hariel frères ; Le Baillif de la maison Fleuret-legros ; Delamare, de la Compagnie du Gaz ; Mme Legallicier, employée à la compagnie de l’Ouest ; MM. Vallery, de la maison Piedseil ; Jullien, de la maison Leborgne ;

Vincent de la maison Hariel.


     Un petit incident – qui va passer presque inaperçu – marque la fin de cette cérémonie. Couvert d’ans et aussi de poussière – car il est venu à pied de sa commune – un brave cantonnier, avec les … appelés et élus, se tenait devant le ministre, attendant lui aussi la médaille bienheureuse. Mais le dernier diplôme est donné et son nom n’est pas prononcé. D’un regard navré, il s’assure encore une fois que la main du chef de cabinet ne brandit plus de diplôme et, résigné, - peut-il faire autrement ? – il s’éloigne. Quelqu’un l’aborde : 

       Vous attendiez quelque chose, mon brave ?
     – Ben oui, répond-il, l’maire d’ma commune m’avait dit de v’nir ici, qu’on d’vait m’y remettre une médaille. A preuve que j’ai même reçu un télégramme ». Cette histoire est bien embrouillée : « En vain veut-on lui faire comprendre qu’il y a eu erreur de nom peut-être ». Il ne comprend rien, c’est sa médaille qu’il lui faut. Tristement, l’échine courbée encore plus, semble-t-il, il s’en va en murmurant : Ah ! mais, si j’avais su !..  faire vingt kilomètres à pied pour point l’avoir ! Ah ! mais c’est trop fort ! 

    Place Thiers : C'est là que doit avoir lieu le défilé des enfants des écoles.
Douze cents enfants y prennent part.

      Quand M. Doumergue a pris place sur l’estrade d’honneur. A un signal donné, la musique attaque un joyeux allegro, et du fond de la place, débouchant sous l’imposant arc-de-triomphe où sont juchés les gymnastes de la société Bois-Rosé dans des poses plastiques : voici d’abord se tenant gentiment par le bras et sur un front de quatre bambins des écoles maternelles. Ils ont à la main chacun un petit drapeau bleu.

     Une, deux, une deux ! Ils avancent, allongeant le plus possible leurs petites jambes, pour suivre la cadence de la musique. Ils s’approchent de la tribune officielle – où sourit toujours M. Doumergue. On leur a dit que sur cette estrade un grave personnage se tiendrait – ce personnage c’est un ministre. En passant, il faudra le saluer.

     Et les bons petits bambins, en défilant aux pieds de la tribune, écarquillent grands les yeux. Ou est-il ce ministre ? ce grave ministre ? Certainement ce n’est pas ce monsieur en habit qui leur rit si aimablement. C’est plutôt cet autre personnage dont l’habit brodé d’argent leur en impose et qui lui ne rit pas ! Oh ! oui ! c’est lui. Et malgré leurs maîtresses qui veulent les faire saluer, les bambins passent tout interloqués.
    
Le défilé continue, avec les garçonnets qui portent des drapeaux blancs. Comment, pendant que ces élèves des écoles cadencent le pas, ne pas se souvenir de cette jolie scène du Vieux-Marcheur où Lavedan a su prendre sur le vif cette cérémonie officielle ?
Quand les douze cents petits fécampois – les derniers portant des petits drapeaux rouges – ont ainsi passé devant M. Doumergue, l’un d’entre eux, M. Michel, s’avance accompagné d’une petite camarade, Melle Delamare qui elle porte un bouquet. Le jeune élève lit un petit compliment où il salue en M. Doumergue “l’un des membres les plus distingués du gouvernement pour lequel lui et ses camarades professent la plus profonde admiration”, dit-il entre autres choses.


     M. Doumergue empoche ce petit speech flatteur.  Puis, très galamment, embrasse Melle Delamare qui devient rose comme l’une des jolies roses qu’elle offre au ministre. Il annonce ensuite qu’il accorde congé pour aujourd’hui aux écoles communales de Fécamp. Inutile de dire si cette nouvelle est accueillie avec joie. Les douze cents petits drapeaux – bleus, blancs et rouges -  s’agitent au bout des douze cents petits bras. On dirait des papillons voltigeant sur un champ adorable de petites têtes blondes. C’est un effet charmant.