CAMP-FESTIF - Quelques Grands Événements
Page créée le 02.12.2018
 

        6. Les dicours, suite :
 

    Il y avait encore quatre orateurs inscrits et cependant l’auditoire loin de monter la moindre fatigue, redoublait d’attention et d’entrain. Les applaudissements ne suffisaient plus : il fallait des bans et des hurrahs.

     Intervention de M. DELAUNAY :
   M. Delaunay, le nouveau conseiller général, adjoint au maire de Fécamp, n’a pu prendre la parole qu’après une série de hurrahs saluant son apparition. Il n’a dit que quelques mots, d’une voix vibrante et qui porte loin ; mais ces quelques mots valaient un long discours. Il a rappelé les victoires répétées du parti républicain à Fécamp : victoire de mai 1884, tout le conseil municipal républicain, victoire du 4 octobre 1885 aux élections législatives ; victoire du 1er août 1885 au conseil général. Mais ce qui m’a le plus frappé et ce qui mérite le plus d’être redit, c’est qu’à une élection toute récente, les réactionnaires, n’ayant pas osé mettre en ligne un concurrent, les républicains ont tenu à aller voter tous pour leur candidat. Ils ne voulaient pas laisser à leur adversaire la moindre illusion.
C’est là un de ces résultats de discipline que nous honorons et que nous envions très sincèrement.
 

     Après un toast excellent de M. Diéterle, maire de Criquebeuf, conservateur du Musée de Fécamp, toast qui a mis de nouveau en relief M. Casimir-Perier donateur inépuisable, et un discours aussi patriotique que littéraire de notre confrère M. Nicolle, la parole a été donnée à M. Lyonnais député de la Seine Inférieure.
 

      Intervention de M. LYONNAIS :
     M. Casimir-Perier qui affirme en toute circonstance, son affectueuse et cordiale sympathie pour son collègue M. Lyonnais : “Nous lui réservons le bouquet.” M. Lyonnais a justifié cette promesse et, pendant trois quart d’heure il a ému et remué son auditoire par a chaleur vibrante et communicative de son éloquence. Des discours de ce genre ne s’analysent pas ; ils sont même impossibles à rendre. Il faut entendre l’orateur car il est tout entier dans l’action. Il parle pour entrainer, pour convaincre. Retirez-lui ses moyens oratoires, en donnant sa parole toute sèche, vous l’interpréterez inexactement.
     M. Lyonnais a développé ce thème que la République a beaucoup fait déjà en donnant la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d’association ; il a énuméré les réformes qu’on est en droit d’attendre d’elle, avec l’entrain d’un homme dont la confiance est entière comme la conviction. Avec une loyale franchise il a dénoncé ces intransigeants de la Chambre “qui promettent la lune à leurs électeurs, pour décrocher une bonne timbale à leur profit ;” il a flétri ces obstructionnistes du Parlement “qui ne sont guère que deux ou trois ;” enfin il a répudié toute alliance, même apparente avec les facteurs de désordre.
      L’auditoire trépignait d’aise à ces déclarations lancées sous une forme ingénieuse et oratoire, à pleine volée, par une voix forte pour parler aux foules. M. Casimir-Perier donnait le signal des applaudissements. A cette politique de sagesse et de progrès, de fraternité et d’union, ses restrictions tombaient d’elles-mêmes.

     M. Lyonnais voulait convaincre son collègue de la gratuité de l’école. “J’en parle, dit-il, avec passion, en me souvenant que, venu tard dans une famille nombreuse, j’ai failli être privé des bienfaits de l’instruction. La gratuité pour tous c’est l’union. Dans certaines écoles, autrefois, on parquait dans un coin de la classe les gratuits, à l’écart des payants. Il ne faut plus de cette injurieuse distinction qui engendre les jalousies. Je veux que mes enfants puissent serrer la main des enfants de M. Casimir-Perier, jouer avec eux, se rouler avec eux dans le sable.” (Applaudissements)

     M. Casimir-Perier n’a jamais voulu empêcher cette fraternisation dans le sable ; ses réserves sur la gratuité sont exclusivement budgétaires. A ces mots, M. Lyonnais reconnait qu’ils sont tous les deux en parfaite communauté d’idées et ils se donnent une vigoureuse accolade.

     M. Lyonnais termine en rappelant les services rendus à la république par la bourgeoisie et en affirmant la nécessité de son union avec le peuple pour la réconciliation et la rénovation sociale. La péroraison très éloquente s’achève aux cris répétés de : Vive la République ! et tout l’auditoire chante la Marseillaise.

       Et pour CONCLURE :

     À neuf heures bon nombre d’invités sont partis, mais on a retenu très tard MM. Casimir-Perier, Lyonnais et Trouard-Riolle qui ont reçu des représentants des ouvriers, l’assurance qu’ils sont tous en parfaîte communauté d’idées avec la députation.
     À la veille de la réunion des Chambres, cette fête politique a la plus grande importance. L’union de notre députation s’y est affirmée hautement ; celle-ci veut le progrès dans la République, elle répudie tout compromis avec les intransigeants comme les monarchistes. Elle reste donc dans les conditions où elle a été nommée l’an dernier.

     Quant à la démocratie de Fécamp, elle a donné un grand exemple ; elle sait honorer les hommes qui, Comme M. Casimir-Perier, ont rendu la République possible et l’ont fait accepter. Elle sait aussi se choisir des jeunes chefs, qui marchent dans la même voie, la conduisent surement au progrès, mettant à son service l’influence de leur situation, de leur caractère et de leur dévouement.

      P-S. – J’ai omis de signaler la présence de M. Julia, représentant M. Pabot-Châtelard, sous-préfet du Havre. Par contre, ce n’est pas par oubli que je n’ai pas mentionné la présence de la chambre de commerce de Fécamp, à la visite des travaux du port. Elle était absente. Il est impossible de ne pas s’étonner de l’absence de ceux qui ont, pour une grande part, la charges des intérêts commerciaux de la ville, quand les députés appelés à les défendre viennent apprendre sur place à les connaître.

Source : Journal de Rouen du 28 septembre 1886 - Archives Départementales de la Seine-Maritime