CAMP-FESTIF - Les GRANDS ÉVÉNEMENTS
Page créée le 17 mars 2018
 

Les longs souvenirs font les grands peuples      
Montalembert       
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     De passage à Fécamp en 1796, le chimiste Cadet de Gassicourt demandait à un notable de la ville si l’on avait élevé un monument à la mémoire de l’héroïque capitaine Henri-Charles de Goustimesnil, plus connu sous le nom de sieur de Bois-Rosé.
 

     -Bois-Rosé ? lui répondit-on. Nous ignorons quel est cet homme.
 

     Depuis cette époque, l’esprit des fécampois a singulièrement évolué. Le nom est devenu populaire du vainqueur du fort Beaudoin, escaladant, -dans la nuit du 10 novembre 1592, - lui cinquantième, nos falaises géantes, sur les épaules de ses hommes cramponnés à un câble de trois cents pieds se balançant au-dessus des flots.

Le nom de Bois-Rosé fut donné à l’une des rues de la cité. Des gymnastes ont fondé la fameuse Société “Bois-Rosé”. Un terre-neuvier, même, a promené ce nom sur les vagues jusqu’aux confins du Nouveau-Monde.
 

      Nulle ville normande n’est aussi fière de ses lauriers ; nulle ville ne pratique avec plus de ferveur le culte des morts. Elle l’a prouvé, à maintes reprises, naguère. Elle le prouve encore aujourd’hui.
 

     Alors que, sous prétexte d’honorer les victimes de la Grande Guerre, dans certaines provinces du Centre et de l’est, tant de communes se déshonores en inaugurant des “monuments”, exécutés à la grosse, dont la banalité ou la laideur se complètent par l’octroi de “commissions” infâmes, Fécamp va ériger, à la gloire de ses enfants, morts pour la patrie de 1914 à 1919, un monument grandiose dont l’auteur sera le parfait artiste Dubois.

Les noms des fécampois ayant versé leur sang pour la France y seront gravés dans le granit ou coulés dans le bronze. Ils vivront ainsi, dans la mémoire des générations à naître, aussi longtemps que la pierre ou le métal retarderont l’action niveuleuse du temps. Car il est écrit que l’œuvre des hommes doit être périodiquement détruite. La civilisation gallo-romaine a disparu après bien d’autres. La notre disparaitra un jour. Ici-bas, il n’est d’éternel que notre désir d’éternité.

Mais la noblesse de l’effort n’est jamais absolument vaine. Un cirque mutilé et une mosaïque du musée de Rouen suffisent à ressusciter la merveilleuse Juliobona du IVe siècle. La tour de Babylone, - le plus ancien monument civil de Normandie, - informe monceau de moellons croulants, sauve de l’oubli Guillaume Longue-Épée. Et si le duc Richard, petit-fils de Roll, n’est point ignoré des foules contemporaines, c’est surtout parce qu’il a voulu dormir

 

À Fécamp, sous l’égout des toits de l’Abbaye

Brûlée aux jours anciens par les vikings normands

 

     Dans

 

Un grand tombeau scellé contre les murs romans

 

     De ce prestigieux sarcophage tallé dans le

 

        …granit qui se rit du fer et de la rouille

Et que n’entameront ni l’air ni la gargouille

Qui déverse sur lui toutes les eaux du ciel.

 

De ce sarcophage, arraché aux carrières de Flamanville, il ne reste rien, que je sache. Or, le duc Richard avait pourtant vu clair en ne doutant pas
 

                                        … qu’à la postérité

Son geste passerait raconté d’âge en âge,

 

     Parce qu’il aurait résisté de toutes ses pauvres forces d’homme intelligent à la puissance aveugle des siècles destructeurs.
 

     L’Hymne de pierre composé par le statuaire Dubois éternisera, lui aussi, le souvenir de ceux qui moururent pour que la France vive. A cet égard, je n’ai qu’un regret : celui que Fécamp – où vécurent des sculpteurs tels que le vieux maître Pierre des Aubeaux, auteur de la “Dormition de la Vierge” (XVe siècle) et tels que, dans l’époque contemporaine, François Devaux, Louis Devaux et Max Claudet, - ne confie point l’exécution de ce monument à un artiste du terroir.
 

     Cet hommage aurait satisfait beaucoup de cités – et non des moindres. Fécamp voulu faire plus et Fécamp a fait mieux.

Le livre parle plus nettement et plus longtemps que le Marbre et que l’Airain. Ce qu’il dit dans l’ombre des bibliothèques s’entend de plus loin que ce qu’ils clament dans la lumière du ciel.

     Et voici l’œuvre du “tailleur d’images” complétée par l’œuvre de “l’assembleur de caractères”, voici le Livre d’Or des soldats Fécampois tombés au Champ d’Honneur et pour la France qu’on a bien voulu me demander de présenter au public.

     Ce Livre d’Or ne doit rien aux horsains, le trop modeste maître fécampois André-Paul Leroux a dessiné sa couverture. Les imprimeurs Durand, - les “Plantin”de Fécamp, - l’ont fait composer et tirer dans leurs ateliers. Et André-Paul Leroux, comme M. L. Durand, comme moi-même, hélas ! avons deux fois le pathétique devoir de rendre hommage aux héros de notre cité natale, puisque, tous trois, nous comptons comme eux des frères ou des fils.

     Fécamp donne ici un exemple. Je souhaite qu’il soit suivi par toutes les villes françaises. L’ensemble de tels Livre d’Or constituerait le plus beau et le plus durable des hommages. Il serait à la fois un acte de piété et un acte de justice national devant lequel toutes les manifestations pâtiraient.
 

     Dans l’œuvre magnifique qu’ils ont su accomplir au milieu de circonstances telles que les siècles passés n’ont rien vu d’approchant, il ne peut y avoir aucune distinction de clases. Chacun a fait son devoir à la place qui lui fut assignée. Devant la marée de de flamme et d’acier qu’il fallut endiguer en pleine tourmente, il n’y eut plus de petites individualités, plus de médiocrités périssables ; il n’y eut qu’une sorte de germination universelle et spontanée, portant en elle tout l’avenir du monde civilisé. Peut-on négliger dans un arbre séculaire les radicelles et les brindilles sans compromettre sa santé et par conséquent nuire à sa splendeur ?
 

     Penchez-vous sur ces pages soigneusement dépouillées de tout grandiloquence et de toute littérature. Lisez cet interminable palmarès de plus de quatre cents noms. Considérez attentivement les visages qui s’y trouvent et qui vous ferons deviner ceux qui ne s’y trouvent point. A la lumière de leurs regards, mesurez la grandeur du sacrifice consenti par toute cette magnifique jeunesse. Imaginez l’angoisse du renoncement fait par ces jeunes gens à tous leurs rêves - leurs rêves de vingt ans ! – à toutes leurs affections, à tous leurs espoirs – à la joie de vivre de sentir et de penser, - et essayez d’empêcher votre cœur de se serrer et vos yeux de s’embrumer devant ces beaux yeux clairs !

Ils ont tous fait ce qu’ils devaient faire, - simplement.

          Ils ont pris place, d’emblée, parmi ces humanités dont Jean Revel, le plus grand prosateur normand vivant, a dit qu’ “on les exalte rien qu’en les signalant”

Ils ont été les rédempteurs de leur patrie. Ils ont réparé les mortelles erreurs des générations qui les précédaient immédiatement, - ces générations dont un des représentant les plus en vue, M. de Monzie, faisait hier cet effrayant aveu :

-Nous avons méconnu la continuité de l’histoire.

Ils ont, eux, renotté (sic) la chaine.

Ils ont été un bon levain, non seulement pour la nation française, mais pour l’humanité tout entière.
 

     Réfléchissez sur leur biographie. Les fécampois ont partout fait la guerre avec le sang-froid, la pondération et le bon sens qui caractérise notre race. Nos meilleurs écrivains ignorent la redondance. Corneille, même dans ses élans les plus fougueux, ignore le déséquilibre, et nulle bavure ne dépare les plus éclatantes pages de Flaubert.

Nos morts ont effectivement accepté l’impitoyable loi de bellone qui ensemence la vie sur les champs de carnage. L’un d’eux, au moins, l’a dit avec quelques précisions : le lieutenant Oswald de Léché qui écrivit avant de mourir à Liévin :

 

Qui que tu sois, ô guerre…………….

………………………………………………..

Moi, je veux seulement célébrer ta beauté

Je veux montrer à tous ta puissance magique,

Qui mûrit nos esprits et transforme nos cœurs !
 

     Ils ont été, intégralement, les fils de la vieille “Normandie policée qui fut l’une des provinces les plus florissantes de la France contemporaine.

Ils ont été, intégralement, les fils de la vieille “Normandie policée qui fut l’une des provinces les plus prospères de la France contemporaine.

     Voyez-les, pêlemêle, sans distinction d’âge, de rang social, de grade militaire, de profession de valeur personnelle. Les uns et les autres ont accompli leur terrible devoir, - tous du chef de bataillon Joseph Roquigny, mortellement frappé à Montdidier, au petit soldat Paul-Emile-Julien Segaut, tué devant la célèbre et sinistre Crois-des-Carmes, à l’ombre de laquelle dorment maintenant dans le cimetière de Montauville, la multitude des martyrs du Bois-de-Prête.

     Le militaire de carrière, comme le sous-lieutenant pierre Waroquet, et le réserviste sorti du rang, comme sous-lieutenant Monmarché, au “cran” notoire, - m’intellectuel, comme le sergent-fourrier Charles Duboc, rédacteur au Havre-Eclair, et l’artiste, comme Jacques pochez ; - le grand industriel, comme lme lieutenant Alexandre Le grand, et le modeste tâcheron comme Adrien Fréret ; - l’ecclésiastique le plus distingué, comme l’abbé Oscar Foerster, et le journalier le plus humble, comme emile Charbonnier ; l’architecte, comme Philippe bard, et le maçon, comme Henri Rouzé ; - l’aviateur, comme Henri le  Sort, et le navigateur comme l’enseigne joseph Recher ; - le fécampois de vielle souche, comme l’aspirant Léon Lemonnier, et le naturalisé de fraîche date, comme Edouard Olsen, norvégien (donc Normand) ; - le sportman improvisé, comme louis Savalle, cycliste et le marin de belle allure, comme le quartier-maître Auger ; - que d’autres ! que d’autres, parmi lesquels je distingue les sergents Fernand d’Alençon et Maurice Delaunay, l’adjudant Jeanne, le brancardier Jean Espagnon, le lieutenant Robert Couturier, le sous-lieutenant marcel Sery, le clerc de notaire Horlaville, le maçon Marius Lecuyer et l’employé Noël Leroux, dont le dévouement fut le plus éclatant ; tous revivent ici, pêle-mêle, dans la gloire, comme ils vécurent pêle-mêle, dans le danger.
 

      Leurs familles les pleurent et elles sont orgueilleuses d’eux. Or, combien d’autre familles fécampoises, descendant d’un degré dans le désespoir et montant d’un degré dans l’orgueil légitime, après avoir bien mérité de la France, durant la paix, en lui donnant de nombreux enfants, connurent l’angoisse de trembler – et connaissent à présent la souffrance de pleurer, - pour plusieurs fils à la fois !

      Voici les frères Douville, les frères Durand, les frères Lhémann, les frères Leseigneur, les frères Lion, les frères Jeanne, les frères Vallery, les frères Jouen, les frères Hermel, les frères Morisse, les frères Vatinel, les frères Lassade, les frères Charles et Louis Duboc, les frères Durel, les frères Brebion, les frères Paquin, les frères Emile et Fernand de’Alençon, et leurs cousins les frères alfred et Louis d’Alençon, les frères Duflo, les frères Georges et Marcel Duboc, les frères Marcotte, les frères Leseigneur, les frères Leroy, les frères Fauvel, les frères Touffaire, les frères Cauchois, les frères Gréaume, les frères lappert, les frères Marical, les frères Cordonnier, les frères Level, les frères Hebert, les trois frères Saint-Martin, les trois frères Brieu, les trois frères Quesnel, les trois frères Mail, hier si vigoureux, hier si ardents à vivre !

      Noms des héros de ma cité natale, ô Lestrelin, Palfray, Ledun, Paimparay, capon, Lemire, Guignery, Holl, leleu, Leborgne, Déhais, et tant d’autres ! vos syllabes familières se mêlent et tintent à mes oreilles, comme des glas lointains !... Noms des héros de mon pays, que de souvenirs vous éveillez en moi ! par vous, par tous les rêves que je fis devant notre océan crêté d’argent grâce à l’écume et parmi vos vieux murs crénelés d’or grâce aux ravenelles, je mesure l’immensité de votre sublime sacrifice !

     Je salue en vous des morts immortels. Vous êtes assis aux cotés des ancêtres qui, du fond des millénaires, gouvernent les vivants, que les vivants l’admettent ou non.
 

     Nous ne voulons pas que notre action soit anonyme comme celle des aïeux oubliés. C’est en épelant vos noms vénérés que nos enfants apprendront à lire de même.

     Le mercantilisme dégradant, qui semble avoir déjà fait oublier la guerre à tant d’humanité indignes, n’a pas contaminé la masse de la Nation. Il ne la contaminera pas plus demain qu’il ne l‘atteignit hier. Se soucièrent-ils de leurs affaires lorsqu’il s’agit de partir, nos grands morts ? Hésitèrent-ils une seconde lorsqu’il fallut tout quitter sur le champ ? Mon camarade d’école Paul Leroux, lieutenant, a-t-il bronché lorsqu’il dut soudainement briser la vie harmonieuse qu’il s’était faite et préférer à la sagesse, obtenue par la méditation, la gloire imposée par la destinée ? Comme cet intellectuel, fils d’amateur d’art, le caporal Gaston Legay, - fils de notre bon vieux Legay, ouvrier du gaz, que je retrouve dans tous mes souvenirs d’enfance, - a-t-il barguigné pour servir encore, lorsque blessé deux fois et inapte au service des tranchées, il partit, comme instructeur volontaire des recrues annamites, vers un climat meurtrier ? Songeât-il à se dérober, Maurice Labat, cet enfant, fils et frère de soldats, qui n’eut pas loisir d’être héroïque aussi longtemps qu’il le souhaitait ? Mais, comme l’écrit le poète Henri Maugis, - mon voisin maintenant, dans cette Haute-Marne, qui rappelle tant, parfois, notre beau “pé de Caux”, - “sa mort héroïque et brève a put donner la mesure de son courage et de sa foi”. Tant d’autres, hélas ! et tant d’autres qui, comme mon jeune frère, au premier coup de tambour, quittèrent leur maison sans s retourner, après avoir dit à leur mère :

     -Surtout, quand je serai parti, maman, ne pleure pas !
 

     À ceux qui sembleraient oublier ces morts augustes couchés dans l’immobilité du sol qu’ils défendirent, ou sous les remous des ondes certes au-dessus desquels ils firent flotter notre drapeau, - à ceux-là nous montrerons le monument de granit, de marbre ou de métal qui va se dresser devant les murailles millénaires de notre abbatiale. Puis nous les forceront à lire ce livre d’Or.

Et quoiqu’il advienne, dût la ville de Fécamp connaitre une fois de plus, la ruine comme aux sombres temps d’Asker, - même si de ses églises, de ses musées, de sa bibliothèque, de ses collections, de ses œuvres d’art, de ses reliques, et du monument Dubois même, il ne restait rien, elle saura toujours nommer nos grands morts et, en larmes de sang, voire en délire, elle répétera sans cesse les paroles ferventes de Cornelie, mère des Gracques :
 

     -Mes bijoux, ce sont mes enfants ! je ne veux pas d’autre parure.
 

     Emanation de notre sol, qui n’a jamais cessé, qui ne cessera point de combattre les flots, ainsi elle synthétisera l’ame des inconsolables mamans de chez nous, -dont la fierté comme la douleur peuvent être sans égales. Car lorsque les Vikings hâlèrent leurs drakkars sur les galets de notre grève, ils n’amenèrent point de femmes avec eux !
 

4 août 1920 - Georges Normandy         
 

                                                                                                                                                                                                                                                                                          RETOUR